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Focke-Wulf Fw 190

1. Le cheval de trait plutôt que le cheval de course

Au milieu des années 1930, le Bf 109 constitue l’épine dorsale de la chasse de la Luftwaffe. Mais le Reichsluftfahrtministerium est conscient des risques de trop dépendre d’un seul modèle. En 1937, un appel d’offres est lancé pour un nouveau chasseur destiné à opérer aux côtés du Bf 109. C’est le projet de Kurt Tank, ingénieur en chef de Focke-Wulf, qui l’emporte.

Sa philosophie de conception est résolument pragmatique : Tank veut créer un « Pferd » (cheval de trait) plutôt qu’un « Rennpferd » (cheval de course). L’avion doit être fiable, facile à entretenir sur des terrains improvisés, lourdement armé et capable d’encaisser des dommages importants. Cette approche contraste radicalement avec la conception fine et délicate du Bf 109, optimisée presque exclusivement pour la performance pure.

Le choix technique le plus marquant intervient dès la conception initiale. À la surprise générale, et contre les habitudes en vigueur en Europe pour les chasseurs monomoteurs, Kurt Tank opte pour un moteur en étoile à refroidissement par air, le BMW 139, plutôt que pour un moteur en ligne refroidi par liquide. Ce choix, jugé plus résistant aux avaries de combat qu’un moteur en ligne, se révèle décisif : un radiateur percé par un seul impact peut immobiliser un moteur refroidi par liquide, tandis qu’un moteur radial peut continuer à tourner même endommagé.

2. Une naissance laborieuse

Le premier prototype effectue son vol inaugural le 1er juin 1939. Les débuts sont pourtant compliqués : lors des premiers essais, la température dans le cockpit atteint 55°C, poussant le pilote d’essai en chef de Focke-Wulf, Hans Sander, à comparer la sensation à « être assis les deux pieds dans une cheminée ». Le moteur BMW 801, développé dans l’urgence pour remplacer le BMW 139 jugé insuffisant, souffre encore d’une tendance persistante à la surchauffe au point que Focke-Wulf et BMW envisagent sérieusement l’abandon du programme, chaque société rejetant la responsabilité sur l’autre.

Le problème est finalement résolu par l’ajout d’ailettes de refroidissement et d’une turbine de ventilation forcée placée derrière l’hélice, solution qui deviendra une caractéristique visuelle immédiatement reconnaissable du Fw 190. Les tout premiers exemplaires de série A-1, livrés entre juin et octobre 1941, souffrent encore de ces problèmes de surchauffe : après seulement 30 à 40 heures d’utilisation, parfois moins, de nombreux moteurs doivent être remplacés.

3. Le choc de l’été 1941

Les livraisons commencent au sein du II./JG 26 en Belgique en juillet 1941, et l’avion connaît son baptême du feu le 1er septembre 1941 : un Schwarm de quatre Fw 190 revendique trois Spitfire détruits sans subir de perte. C’est le signal d’un bouleversement qui va durer près d’un an.

L’arrivée du Fw 190 sur le front de la Manche à l’été 1941 est un véritable choc pour la Royal Air Force. Les pilotes britanniques, habitués à affronter le Bf 109, se retrouvent soudainement surclassés. Le Fw 190 est plus rapide, plus maniable en roulis et mieux armé que le Spitfire Mk V alors en service. Surnommé « Anton » par ses pilotes, l’avion se révèle d’emblée un redoutable adversaire malgré un armement initialement faible et un moteur encore peu fiable.

Cette supériorité inattendue, connue sous le nom de « Focke-Wulf scourge » (le fléau Focke-Wulf), force les Alliés à accélérer le développement de nouvelles versions du Spitfire pour rétablir l’équilibre. L’apparition du Spitfire Mk IX, réponse directe à la menace du Fw 190, n’intervient que neuf mois plus tard.

4. Absent du front de l’Est par choix stratégique

Un fait surprend souvent les passionnés découvrant l’histoire du Fw 190 : étrangement, la Luftwaffe n’engage pas l’appareil sur le front de l’Est lors du lancement de l’opération Barbarossa le 22 juin 1941 : les unités de chasse déployées contre l’URSS ne disposent à cette date que de Bf 109. Cette décision reflète une priorité claire de l’état-major allemand : concentrer le nouvel appareil, encore en rodage, sur le front occidental le plus stratégiquement sensible : la défense de l’espace aérien français et la lutte contre la RAF.

Ce n’est que progressivement que le Fw 190 est déployé en grand nombre sur le front de l’Est, où il se révèle un adversaire redoutable pour l’aviation soviétique. Sa robustesse et la fiabilité de son moteur refroidi par air constituent des atouts majeurs dans les conditions climatiques extrêmes de la Russie. Le choix du moteur radial révèle en URSS un second avantage inattendu : il est moins sensible au gel que les moteurs à refroidissement liquide, qui nécessitent des antigels et des procédures de démarrage complexes par grand froid.

5. Les versions principales

La modularité du Fw 190 donne naissance à un nombre considérable de variantes, organisées en plusieurs familles selon le moteur et la mission.

Fw 190 A. La famille principale, motorisée par le BMW 801 dans ses différentes évolutions. L’A-2, introduit fin 1941, remplace les mitrailleuses d’emplanture par des canons MG 151/20 de 20 mm, un changement qui marque, selon plusieurs historiens, le basculement de la supériorité aérienne des Britanniques vers les Allemands au-dessus de la Manche. L’A-8, l’une des variantes les plus produites grâce à l’organisation de la production des chasseurs pour la défense du Reich, entre sur les lignes de production en février 1944 et constitue la version de référence de cette fiche.

Fw 190 D « Dora ». Face aux limites d’altitude du BMW 801, le moteur en étoile est remplacé par un moteur en ligne Jumo 213, ce qui modifie radicalement la silhouette de l’avion et lui vaut le sobriquet de « long nez ». La série D-9 entre en production en juin 1944 et se révèle un adversaire redoutable pour les Alliés, bien que les Allemands eux-mêmes ne le considèrent que comme un appareil de transition vers le Focke-Wulf Ta 152.

Fw 190 F et G. Les séries F et G remplacent le Junkers Ju 87 Stuka comme avion d’appui des troupes au sol, lorsque ce dernier devient trop vulnérable pour continuer à être envoyé au combat. La version F, dotée d’un blindage renforcé et de deux canons en moins pour compenser le poids des emports externes, devient si efficace en attaque au sol qu’elle finit par remplacer presque entièrement le Stuka vers la fin de la guerre.

Variantes anti-bombardiers. Face aux raids américains diurnes sur le territoire allemand, des versions dérivées des A-6, A-7 et A-8 reçoivent un armement renforcé : nacelles de 20 mm supplémentaires sous les ailes, ou remplacement d’une paire de MG 151/20 par des canons MK 103 de 30 mm à tir rapide, bien plus destructeurs contre les cellules de bombardiers lourds.

6. La Normandie : un combat inégal

À partir de 1943, et plus encore lors du débarquement de juin 1944, le Fw 190 affronte une situation radicalement différente de celle de 1941-1942. Le Fw 190 est envoyé en grand nombre en Europe occidentale à partir de 1943, et la centaine d’appareils basés à l’ouest est engagée contre les escadrilles alliées dans le cadre de la bataille de Normandie. Mais la lutte y est très inégale du fait du surnombre des appareils adverses.

Le constat technique reste pourtant favorable au Fw 190 dans l’absolu, à basse et moyenne altitude. En dessous de 4 000 mètres, le Fw 190 reste un adversaire de taille. L’alternance d’obus perforants, incendiaires et explosifs dans les MG 151/20 se révèle dévastatrice : un principe de panachage des munitions toujours utilisé aujourd’hui.

Mais aucune supériorité technique locale ne peut compenser le rapport de force de l’été 1944 : des centaines de chasseurs alliés contre une poignée d’escadrilles allemandes, sous une domination aérienne totale qui rend chaque sortie de la Luftwaffe de plus en plus périlleuse.

7. Le meilleur chasseur allemand ?

Un jugement revient fréquemment dans la littérature historique consacrée au Fw 190, et il mérite d’être nuancé avec prudence. L’avion ne supplante jamais complètement le Bf 109 comme principal chasseur de la Luftwaffe, bien qu’il lui soit supérieur sur de nombreux plans. Pourquoi alors le Bf 109 reste-t-il numériquement dominant jusqu’à la fin de la guerre ?

La réponse tient en partie à la chaîne d’approvisionnement industrielle : le Bf 109 utilise le moteur Daimler-Benz DB 601/605, produit en masse depuis 1937 ; le BMW 801 du Fw 190 doit être fabriqué en parallèle sur une chaîne distincte, ce qui limite la cadence de remplacement pur et simple du Bf 109. Construit à 20 051 exemplaires, le Fw 190 reste néanmoins probablement le meilleur chasseur allemand de la Seconde Guerre mondiale, supérieur au Messerschmitt Bf 109 dans la quasi-totalité des compartiments de combat. Ses seuls véritables désavantages – la qualité décroissante des pilotes allemands en fin de guerre et la supériorité numérique absolue des Alliés – finissent par annuler ses atouts techniques.

C’est grâce à sa polyvalence issue d’une construction modulaire qu’il finit par remplacer le Junkers Ju 87 comme avion d’appui des troupes au sol, et le Messerschmitt Bf 110 comme chasseur lourd de lutte contre les bombardiers, lorsque ces deux appareils deviennent trop vulnérables pour continuer à être envoyés au combat. C’est cette capacité d’adaptation à des missions très différentes, plus que sa seule performance en chasse pure, qui constitue son vrai apport à l’effort de guerre allemand.

8. Évaluation

Le Fw 190 incarne une philosophie de conception entièrement différente de celle du Bf 109 : la robustesse et la polyvalence plutôt que la performance pure poussée à l’extrême. Cette approche se révèle payante : le moteur en étoile encaisse des dommages que ne supporterait pas un moteur en ligne, le train d’atterrissage large facilite les opérations sur des terrains improvisés là où le Bf 109 est sujet aux accidents, et la construction modulaire permet de décliner l’appareil en chasseur, chasseur-bombardier, intercepteur anti-bombardiers et avion d’appui rapproché sans refonte complète de la cellule.

Sa supériorité technique sur les Alliés en 1941-1942 est l’une des plus nettes de toute la guerre aérienne, un cas rare où un avantage matériel allemand a directement forcé une réponse industrielle accélérée de l’autre camp. Mais comme pour le Tigre ou le Panther côté blindés, cette supériorité technique locale n’a jamais pu compenser, à partir de 1944, l’écrasante disproportion numérique des forces alliées et la baisse continue du niveau d’expérience des pilotes allemands survivants.

9. Évolution & variantes

VersionMoteursProductionCaractéristique principale
Fw 190 A‑0 / A‑1BMW 801C102 pour l’A‑1 ; série de présérie pour l’A‑0Première version opérationnelle à moteur radial ; entrée en service en 1941
Fw 190 A‑2 / A‑3 / A‑4BMW 801C ou D~2 800Premières versions de grande série ; supériorité initiale à basse et moyenne altitude
Fw 190 A‑5BMW 801D‑21 752Cellule renforcée et possibilités d’emport accrues ; base de plusieurs versions d’attaque
Fw 190 A‑6BMW 801D‑21 052Aile redessinée et armement standardisé avec quatre canons de 20 mm sur certaines configurations
Fw 190 A‑7BMW 801D‑2701Version de transition destinée notamment à l’interception des bombardiers
Fw 190 A‑8BMW 801D‑26 655Version de chasse la plus produite ; armement renforcé et nombreuses conversions de défense du Reich
Fw 190 A‑9BMW 801TS930Dernière grande version à moteur radial ; amélioration tardive des performances
Fw 190 F‑1 / F‑2 / F‑3BMW 801~700 à 1 000Versions de chasse-bombardement et d’appui au sol dérivées de la série A
Fw 190 F‑8BMW 801D‑2 ou 801TSProduction totale inconnuePrincipale version d’appui au sol de fin de guerre, avec blindage et capacité d’emport renforcés
Fw 190 G‑1 / G‑3 / G‑8BMW 801Production totale inconnueVersions chasse-bombardement à long rayon d’action, généralement dotées de réservoirs supplémentaires
Fw 190 D‑9 « Dora »Junkers Jumo 213AEntre 1 422 et 1 805Version à moteur en ligne, nez allongé et performances améliorées à moyenne et haute altitude
Ta 152 HJunkers Jumo 213EQuelques dizainesÉvolution à grande envergure destinée à la chasse à haute altitude, produite trop tard et en très petit nombre

Supermarine Spitfire

1. Un avion né des courses d’hydravions

L’histoire du Spitfire commence loin des champs de bataille, sur les plans d’eau de la Coupe Schneider, compétition internationale d’hydravions de course des années 1920 et 1930. Le concepteur du Spitfire, Reginald Joseph Mitchell, avait ses propres idées sur la configuration idéale d’un chasseur monoplace, et ce chasseur fut dérivé des hydravions de la Coupe Schneider comme le S.6B, vainqueur en 1931 et capable d’atteindre environ 550 km/h.

L’avion fut une création de R.J. Mitchell pour répondre à une demande de l’état-major britannique qui souhaitait un avion de chasse monoplan avec un habitacle fermé et un train d’atterrissage escamotable. Le prototype était tellement supérieur à la spécification initiale F.5/34 qu’une nouvelle spécification, la F.37/34, fut définie spécifiquement pour sa fabrication. Le prototype Type 300 vole pour la première fois le 5 mars 1936, environ dix mois avant son grand rival, le Messerschmitt Bf 109.

L’aile elliptique, signature visuelle immédiate de l’appareil, n’est pas qu’un choix esthétique. Issue de l’expérience des hydravions de course, elle offre une section transversale mince qui lui permet d’atteindre une vitesse élevée, mais elle se révèle aussi plus complexe à fabriquer en très grande série que les ailes plus simples des avions concurrents. Au moment de la conception, dans les années 1930, cette complexité industrielle n’est pas un problème : les séries prévues restent limitées. Elle deviendra un défi majeur lorsque la guerre imposera une production de masse.

2. Un armement initialement capricieux

Le Spitfire de série entre en service avec huit mitrailleuses de 7,7 mm : un armement honorable pour 1938, mais déjà jugé insuffisant face aux blindages qui se généralisent. En juin 1939, un Spitfire est équipé de canons Hispano-Suiza HS-404 de 20 mm alimentés par tambour dans chaque aile, mais le canon subit de fréquents enrayages, principalement parce qu’il était conçu pour fonctionner dans la chaleur d’un moteur dans lequel il était initialement intégré, et qu’il gelait facilement une fois installé dans l’aile.

En janvier 1940, ce prototype est essayé au combat : le canon tribord s’arrête après avoir tiré un seul coup, tandis que le canon bâbord tire trente coups avant de s’enrayer. Si l’un des canons s’enrayait, le recul de l’autre mettait l’avion hors de visée. En raison de ces enrayages encore trop fréquents, les premiers Spitfire armés de canons laissent place en juin 1941 au Mk V, armé d’une version plus fiable, le Hispano HS-404 Mk II. C’est cette version corrigée qui équipera la quasi-totalité des Spitfire armés de canons pour le reste de la guerre.

3. La Bataille d’Angleterre : la légende fondatrice

L’été 1940 forge la réputation du Spitfire pour les décennies à venir. Aux côtés du Hurricane, plus nombreux mais moins performant, le Spitfire est chargé d’intercepter les chasseurs d’escorte Bf 109 allemands, laissant au Hurricane le soin d’engager les bombardiers, une répartition tactique qui optimise les forces de chacun des deux appareils.

Le Spitfire est surpassé par le Bf 109 E au-dessus de 4 600 mètres, mais lui est supérieur en dessous de cette altitude, et entre les mains d’un pilote expérimenté, peut le surclasser en virage serré à toutes les altitudes. Cette nuance tactique explique pourquoi les pertes des deux camps restent comparables tout au long de la bataille, le résultat final tenant davantage à la résilience industrielle britannique et aux erreurs stratégiques allemandes qu’à un déséquilibre technique pur.

La faible autonomie du Spitfire lui pose des problèmes structurels dès cette période, notamment lors de l’évacuation des troupes britanniques de Dunkerque, où il opère à la limite de son rayon d’action en ne restant que dix minutes sur zone, un défaut qui poursuivra l’appareil tout au long de sa carrière et limitera durablement son emploi en escorte longue distance.

4. Le choc du Fw 190 et la course du Mk IX

À l’été 1941, l’arrivée du Focke-Wulf Fw 190 bouleverse l’équilibre établi pendant la Bataille d’Angleterre. Le Mk IX fut conçu comme une réponse urgente à l’apparition redoutable du Fw 190. La première réponse à cette menace fut le Mk VIII, mais cet appareil impliquait une refonte significative du Spitfire de base, qui prendrait du temps à produire dans les quantités requises.

La solution de Supermarine fut élégamment simple : marier le nouveau moteur Merlin 61 à double étage de compresseur, initialement développé pour l’interception de bombardiers à haute altitude, avec la cellule existante du Mk V. Cette adaptation ne nécessita étonnamment que peu de modifications : principalement un nez allongé, une hélice à quatre pales, et un radiateur supplémentaire sous l’aile gauche.

Les premiers Mk IX rejoignent le No. 64 Squadron à Hornchurch en juin 1942, et les résultats sont immédiats. Le nouvel appareil peut désormais égaler le Fw 190 en dessous de 7 600 mètres et le surpasser au-dessus, restaurant la confiance des pilotes de chasse de la RAF, éprouvés depuis des mois. En juillet 1942, un des premiers Mk IX fut testé face à un Fw 190A capturé, et les deux appareils se révélèrent avoir des capacités très similaires.

Ce qui devait n’être qu’une mesure intérimaire en attendant le Mk VIII devient finalement la version la plus produite de toute la lignée. Au total, 21 554 Spitfire furent construits en 24 versions différentes, dont environ 1 220 versions Seafire conçues pour être embarquées sur porte-avions.

5. Les exploits et les pertes

Parmi les autres réalisations notables, le Mk IX participe au combat aérien le plus haut de toute la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’il intercepte un Junkers Ju 86R à 13 100 mètres au-dessus de Southampton le 12 septembre 1942. Le 5 octobre 1944, des Spitfire Mk IX du 401 Squadron deviennent les premiers avions alliés à abattre un Messerschmitt Me 262 à réaction.

Mais l’efficacité allemande contre le Spitfire reste réelle tout au long de la guerre. Hans « Assi » Hahn remporte 53 de ses 108 victoires contre des Spitfire, et Josef « Pips » Priller en remporte 68 sur ses 101 victoires totales, ce qui en fait le « tueur de Spitfire » le plus efficace de la Luftwaffe. Le pilote canadien George Beurling illustre quant à lui le versant offensif de cette histoire : pilotant un Spitfire au-dessus de l’île de Malte, il devient le pilote de chasse canadien le plus titré, remportant 27 victoires en deux semaines seulement.

6. L’Union soviétique : un rendez-vous manqué

L’épisode du Spitfire en URSS illustre les limites parfois inattendues de l’appareil hors de son contexte d’origine. Début octobre 1942, Staline écrit à Churchill pour demander la livraison urgente de Spitfire. Churchill accepte d’envoyer un lot de 150 chasseurs, plus l’équivalent de 50 appareils supplémentaires en pièces détachées. Les livraisons de Spitfire VB commencent au printemps 1943.

L’accueil soviétique se révèle décevant. Les pilotes soviétiques sont très déçus par les performances du Spitfire V ; ils préfèrent et utilisent mieux le Bell P-39 Airacobra américain. Les principaux problèmes opérationnels viennent du fait que pilotes soviétiques et artilleurs antiaériens confondent à plusieurs reprises la silhouette du Spitfire avec celle des Bf 109 allemands.

En 1943, les forces aériennes soviétiques se rééquipent en Lavotchkine La-5, Yakovlev Yak-1 et Yak-9, extrêmement performants à basse et moyenne altitude et bien adaptés, grâce à leur construction robuste et leurs trains d’atterrissage à voie large, pour opérer depuis des aérodromes de fortune de première ligne. Le train d’atterrissage étroit du Spitfire, conçu pour les pistes en dur britanniques, se révèle structurellement inadapté aux terrains rudimentaires du front de l’Est.

7. La Normandie et la suite de la guerre

55 escadrilles de Spitfire participent à l’invasion de la Normandie du 5 au 7 juin 1944, effectuant principalement des missions de bombardement au sol, l’ennemi ne disposant que d’une très faible quantité d’avions de chasse. L’épisode le plus marquant de cette campagne reste sans doute fortuit : le général Rommel en personne est blessé le 17 juillet 1944 lors d’une attaque en rase-motte par un chasseur Spitfire.

Le Spitfire évolue continuellement jusqu’à la fin de la guerre, avec l’introduction du moteur Griffon sur les dernières versions. Le Mk 22, considéré comme l’évolution suprême du Spitfire, présente des formes assez différentes des premières versions du fait du moteur Rolls-Royce Griffon remplaçant le Merlin. Cette dernière génération arrive cependant trop tard pour peser sur l’issue du conflit en Europe.

8. Évaluation

Le Spitfire bénéficie d’une qualité rare parmi les avions de chasse de la guerre : une cellule de base suffisamment saine pour absorber, sur plus d’une décennie, une multiplication par deux de sa puissance motrice et de son poids sans perdre sa pertinence opérationnelle. La conception de base était si saine qu’elle a permis le développement de plus de vingt variantes principales tout au long de sa carrière, chaque nouvelle version apportant des améliorations en motorisation, armement ou aérodynamisme.

Ses limites restent néanmoins réelles : une autonomie chroniquement insuffisante pour l’escorte longue distance, un train d’atterrissage étroit générateur d’accidents au sol et inadapté aux terrains rudimentaires, et un armement longtemps inférieur en calibre à celui des chasseurs de l’Axe. Mais le Spitfire fut l’un des rares avions de chasse alliés à survivre à la Seconde Guerre mondiale en restant en première ligne, construit en quantités dépassant 22 000 exemplaires toutes versions, et servant au sein de centaines d’unités britanniques, du Commonwealth, soviétiques, françaises ou américaines.

C’est cette combinaison – une icône culturelle née d’une victoire défensive existentielle en 1940, et une plateforme technique qui ne cesse de s’améliorer pendant cinq années de guerre – qui explique pourquoi le Spitfire reste, plus que tout autre avion allié, synonyme de la résistance britannique elle-même.

9. Évolution & variantes

VersionMoteursProductionCaractéristique principale
Mk IMerlin II ou III~1 560Première grande version de série ; huit mitrailleuses de 7,7 mm, principale version de la bataille d’Angleterre
Mk IIMerlin XII~920Version améliorée produite pendant la bataille d’Angleterre ; performances légèrement supérieures au Mk I
Mk VMerlin 45, 46 ou 506 487Version la plus produite ; cellule renforcée, nombreuses configurations d’armement et emploi sur plusieurs théâtres
Mk VIMerlin 47100Version d’interception à haute altitude avec cockpit pressurisé et aile à saumons allongés
Mk VIIMerlin 61 ou 64140Version pressurisée destinée à la haute altitude ; production limitée
Mk VIIIMerlin 61, 63, 66 ou 701 658Version définitive dérivée du Mk VII ; améliorations de structure, de train et de système de refroidissement
Mk IXMerlin 61, 63, 66 ou 705 665Version de transition développée en urgence contre le Fw 190 ; deuxième version la plus produite
Mk XIVGriffon 65 ou 66957Version à moteur Griffon ; performances fortement améliorées, notamment à haute altitude
Mk XVIPackard Merlin 2661 054Évolution du Mk IX fabriquée avec un Merlin américain ; souvent dotée d’une verrière en goutte d’eau
Mk 21 / Mk 22 / Mk 24Griffon 61, 64 ou 85 selon la versionQuelques centainesÉvolution ultime du Spitfire ; armement et performances renforcés, arrivée trop tardive pour jouer un rôle majeur dans la guerre
SeafireMerlin ou GriffonProduction totale inconnueVersion navale destinée à l’aéronavale britannique ; crosse d’appontage, renforts structurels et, sur certaines versions, ailes repliables